Cebada Gago
     
Histoire et origine
Plutôt atypique l'élevage de Cebada Gago.
José, le patriarche, fonde la ganaderia en 1960 avec des bêtes de Carlos Nuñez. Ses fils lui succèdent rapidement et incorporent dans la foulée du sang Domecq via Juan Pedro, avant de revenir à la source Nuñez. Puis, à partir de la fin des années quatre-vingt, les ganaderos établissent d'étroites relations avec leur voisin Alvaro Domecq, propriétaire de la ganaderia de Torrestrella issue des mêmes origines. De nombreux échanges s'opèrent entre les deux ganaderias, fixant les origines des Cebada Gago entre les deux grandes castes modernes Andalouses. Pour Salvador, les castes Domecq et Nuñez ne peuvent être dissociées dans la vacada. Toutefois l'influence Nuñez prédomine en conséquence des apports de bêtes de Torrestrella et de l'importance d'un étalon de Carlos Nuñez d'origine Rincon.
Rien de bien original me direz-vous, le croisement en question étant devenu un classique. Détrompez- vous, les toros de " La Zorrea " sont à des années-lumière de leurs cousins de même sang. De parenté, il ne leurs reste plus qu'un vague souvenir et si la famille à l'habitude de plaire à la toreria actuelle, l'élevage de Cebada Gago est le vilain petit canard, qu 'elle tâche soigneusement d'éviter. Nombreux sont les toreros qui donnent la ganaderia comme la plus redoutée de toutes, bien avant les fameux Miuras…
Mais d'où proviennent tant de différences ? Tout simplement de la sélection. Fidèles à leur vision de la tauromachie, les frères Cebada Gago s'efforcent de produire le " toro de verdad ". Concept qui a développé un toro bien particulier, de comportement mais aussi de morphologie. Si la ganaderia n'est pas du goût des toreros, les aficionados sont conquis suscitant l'intérêt d'autres éleveurs extrapolant l'appellation Cebada Gago à une caste à part entière.
 
La Finca
Implantée au sud-est de Cadix, dans la commune ganadera par excellence de Medina Sidonia, la finca est depuis peu partagée par l’autovia qui conduit à Tarifa. Ce n’est pas pour autant qu’un vent de modernisme souffle sur la ganaderia, le décor est rustique à mille lieux des luxueuses fincas andalouses de la famille Domecq, pourtant voisines. Rien de clinquant mais une atmosphère rude, qui colle parfaitement au tempérament des toros de la devise.
La propriété compte 700 hectares réservés aux bravos, repartis en plusieurs fincas formant trois ensembles, situées à quelques kilomètres les unes des autres. Tout d’abord la finca principale "La Zorrea" abrite les machos de saca, les vaches, elles, se partagent la double finca de "Las Veguillas" - "Pozo del Guardia" plus verdoyante et moins austère, tandis que les añojos et erales occupent les fincas de "El Pino" - "Corteganilla". Tous les déplacements se font à pieds. Quelle étrange sensation de voir un nuage de poussière s’élever des collines avec en premier plan l’autovia, Andalousie terre de toros mais de contraste aussi.
Les prairies sont de qualité, sachant conserver leur fraîcheur durant de nombreux mois, même si le climat reste sec.
 
La sélection
Ici pas question de prendre en compte les besoins des toreros dans la sélection. Le toro est tel qu'il doit être et non comme le voudrait son adversaire. D’ailleurs une telle considération ne serait autre qu’une tricherie et hotterait tout sens au combat.
Depuis 1960 la ganaderia suit une ligne de conduite claire : un toro brave, très mobile, de beaucoup de race qui brille dans tout les tercios. En résulte un toro particulier, si bien qu’aujourd’hui Cebada Gago est devenu une caste à part entière. Cependant l’élevage possède assez de bêtes pour ne pas souffrir de problèmes de consanguinité. Composé de nombreuses familles, l’élevage rassemble 400 vaches de ventres et une trentaine d’étalons, chiffre que Salvador désire maintenir sans l’augmenter pour pouvoir garder la ganaderia en tête.
En quête perpétuelle de la bravoure, les frères Cebada Gago pratiquent une sélection extrêmement sévère, n’hésitant jamais à envoyer à l’abattoir les produits ne donnant pas pleinement satisfaction. « C’est justement là, un des avantages de posséder de nombreux étalons, on n’hésite pas à s’en défaire. Ici la tienta est très dure, elle se fait dans la plaza où on recherche toujours plus de bravoure. En général le futur étalon reçoit sept ou huit puyasos, étant pronto, mobile avec un bon galop. A la muleta il doit répéter et posséder un bon « recorrido ». Une grande importance est donnée à la phase de muleta dans la tienta, puisque dans l’arène le toro doit être toréé. » Les vaches sont soumises aux mêmes exigences que les machos.
Un étalon n’est pas un toro de corrida, pour le choisir il faut être, là aussi, très sévère, élire les toros issus des meilleures familles et possédant les meilleures « hechuras ». Une ganaderia est une chose très difficile. Deux plus deux ne fait pas quatre, la seule loi qui commande est la génétique. Toujours est-il, que pour avoir des résultats, il faut appliquer un concept très simple : de bonnes vaches avec de bons étalons.
 
Le toro type - physique et comportement
Le toro de Cebada Gago est conforme à l’idéologie des ganaderos, un toro très sérieux de grand trapio. Bas, long et léger, il possède de la tête et un long cou. Les cornes sont astifinas, caractéristique de la caste Nuñez. Les robes sont très variées, la ganaderia présente pratiquement tous les pelages excepté le berendo.
Au campo le toro de Cebada Gago est noble, toutes les manipulations se font généralement sans difficultés. Les bagarres ne sont pas occasionnelles mais il est rare qu’ils se tuent. Dans la plaza c’est tout le contraire, très agressif et brave, il oblige le torero à penser devant lui.
Dans l’ensemble, la camada est homogène, bien sûr il y a des toros qui ont plus de tête que d’autres, mais il n’y a pas de grandes différences.
 
Alimentation
Le thème de l’alimentation est traité avec beaucoup d’attention et considéré comme fondamental. Primordial sur l’état sanitaire du troupeau, il faut tâcher de donner la dose juste pour que les toros ne souffrent pas de suralimentation.
Il y a des périodes de l’année, où les pâturages ne permettent pas une alimentation suffisante, alors du fourrage est ajouté. Les ganaderos n’ont de cesse de maintenir le pienso le plus naturel possible. Jusqu'à présent la ganaderia n’a jamais connu de soucis sur ce thème et si nos toros éprouvent des carences, il faudra chercher les causes ailleurs, explique Salvador. Le pienso n’est pas élaboré à la finca mais acheté, dans le soucis de contrôler le plus de paramètres possible, produire intégralement son pienso est devenu un objectif, qui devrait voir le jour d’ici quelques années.
 
Toréer c'est dominer
La tauromachie actuelle, pas toujours, mais malheureusement trop souvent, n’a que peu de chose en commun avec la théorie. A tel point que le néophyte découvrant le spectacle par la lecture et poursuivant son apprentissage par une corrida, se demandera à n’en pas douter si l’étiquetage du spectacle n’est pas erroné.
Les livres font l’apologie de la domination, le torero se doit de dominer le toro. Mais combien de toros meurent aujourd’hui dominés ? Peu. Pourquoi ? Salvador Cebada Gago tient une réponse : "Il existe un autre type de toro que les nôtres, qui sont éduqués à embister". Ces toros, devenus une majorité, n’imposent aux toreros aucun besoin de domination pour être toréés. Ils leurs permettent d’être a gusto dès les premières passes. Mais le véritable sens de la tauromachie n’est pas là, il ne peut se comprendre que si sort en piste "el toro bravo".
Le toro brave, c’est autre chose. Un toro très difficile, qui ne permet aucune erreur et qu’il faut dominer avant de toréer. Devant ce toro, le torero doit être sincère, "de verdad", pour d’abord le dominer puis finir par être "a gusto". Une fois dominé le toro bravo se livre et répète, ainsi en quelques muletazo le torero peut ouvrir n’importe quelle grande porte. Ce toro ne permet pas de faena interminable, certes mais il contient le véritable sens de la tauromachie.
Pour toréer un toro de Cabada Gago il faut s’inscrire dans ces canons.
 
Epilogue
Salvador convient parfaitement que ses toros sont très difficiles, mais tel est le toro bravo. Le toreo reste un exploit, qui nourrit notre admiration pour les toreros. La veille, dans le ruedo Madrilène de Las Ventas, face aux toros de Adofo Martin, qui entraient parfaitement dans la définition du toro de verdad du ganadero, Pepin Liria et Luis Miguel Encabo furent gravement blessés. Les deux toreros s’étaient comportés en bravo, de véritables toreros, nous fit-il, affecté du manque de reconnaissance du public Madrilène. Aficionado avant tout, Salvador n’est pas exempt de compliments pour les toreros, mais il est intransigeant envers ceux qui ne savent voir leur mérite.
Malheureusement peu de toreros sont capables de dominer de tels toros. En résulte que bien souvent les toros bravos sont au dessus des toreros ; parfois même le public, trompé par les habitudes et le torero, ne s’aperçoit même pas des qualités réelles du bicho.

L’entretien s’est réalisé une semaine après la grande tarde Vicoise de 2004. La temporada bien entamée en Arles avec une vuelta al ruedo, venait de voir son point culminant. Mais peut-être pas seulement, Salvador encore tout ému de la prestation de ses toros nous lâcha un "siempre me acordaré", lourd de sens. Une des corridas les plus complète jamais lidiée par la devise nous confessa-t’il. Pas de sortie à hombros, pas de triomphe, une seule oreille et peu de répercussion médiatique en Espagne, mais le bonheur d‘un ganadero.
Non, la ganaderia de Cebada Gago n’a vraiment rien de banal !
 
   
Salvador Cebada Gago

Entrevue réalisé le
15 Juin 2004 par Thomas Thuriès